le cheval de glace du Mont St-Hilaire Une version condensée est parue dans le magazine culturel de Mont-Saint-Hilaire, "À Flanc de culture", Mars 2006, Numéro 7, page 6 ![]() Un garçonnet grandit à l'adret d'une vallée ensoleillée. Malgré ses allures un peu rustres de paysan en devenir, ce jouvenceau maigriot rêvait de posséder pour lui seul le plus bel étalon que la terre eût porté! Il devint homme, et s'attela à la besogne pour approfondir les rudiments du métier. Mais tout cela le rendit fou… Fou de sa belle et de tous ces minuscules poupons qu'elle lui tendait presque annuellement. Fou de la terre qu'il leur offrit. Fou des récoltes entassées année après année. Une nuit, contre toute espérance, il vit en songe un splendide cheval blanc dont le mouvement de la crinière et de la queue lui faisait penser à une douce brise d'été soufflant sur ses vastes pâturages regorgeant de blés. Il le voyait à l'ubac de la montagne là où il n'allait jamais, le soleil ne s'y trouvant pas. Comme mû par une force occulte, il entreprit un furtif voyage voulant connaître les mystérieux secrets que dissimulait la montagne… Rendu à l'ombrée de la géante, un décor saisissant l'attendait. La montagne regorgeait d'abondantes sources d'eau jaillissant à l'infini dans un sol rendu glacial par ce nectar coulant en ses veines. Il comprit que cette majestueuse voisine était la mère nourricière des ruisseaux qui venaient interrompre leur course à ses pieds depuis tant d'années. Scrutant l'horizon, il vit, se reflétant au travers la plus magistrale source, deux yeux d'une profondeur insondable qui le regardaient paisiblement. Il perdit sur-le-champ le contrôle de ses propres yeux qui se figèrent au contact de ce puissant regard… Ses jambes alanguirent, son cœur battit la chamade… Il se croyait encore dans son rêve fou. Il chancela, tomba par terre, tant la joie lui faisait mal… Il l'apercevait enfin… ce gracieux animal de ses rêveries d'enfant… Son gros cœur de paysan se déchira par la force de ce novice amour. Il tendit sa main rugueuse pour toucher l'eau de la source comme dans l'espoir de voir surgir de l'eau jaillissante l'objet de ses songes tant convoité… Tout à coup, il sursauta, sa main ayant rencontré une résistance… L'eau n'était plus limpide, mais d'un blanc pur… Il était à un souffle tiède de distance de son rêve… L'animal, comme pour lui démontrer déjà son attachement fit quelques légers pas vers lui. Il pencha la tête, présentant une crinière féerique dans une docilité la plus totale… Les deux âmes sœurs venaient de se croiser. L'homme, n'en pouvant plus, perdit connaissance… L'histoire étant déjà écrite entre les lignes de la vie. Le pur-sang resta prêt de celui qu'il choisit d'instinct comme maître. Lorsque celui-ci rouvrit les yeux à nouveau, le serrement de sa poitrine se tranquillisa soudain. De voir la bête encore dans le sillage de son regard, il sut que la réalité était plus imposante que tous les rêves les plus fous réunis. Bête et homme firent le chemin inverse. Ils descendirent la pente et se retrouvèrent à travers champs exposés aux brûlants rayons du soleil de midi. Pendant cette marche solennelle où ces deux êtres s'apprivoisaient mutuellement. le paysan décida de surnommer la bête docile "Eau blanche"… Les premières saisons se déroulèrent merveilleusement bien… Le cheval, soumis, trottait, aimait, vivait sous le giron affectueux d'un maître bienveillant. La chimie entre ces deux êtres était exceptionnelle. Mais l'homme ne réalisait pas encore à quel point… L'animal, lui le savait! Il était né pour lui venir en aide, le protéger. Vint le printemps suivant… froid, humide. Gel, dégel, gel, dégel… le paysan ne savait plus quoi faire. Un jour, ayant peur de laisser mourir de faim sa famille, il décida de semer advienne que pourra… Il acheta donc les graines, sortit son attirai et partit, malgré le froid interminable de cette fin de printemps début été, pour faire la besogne qu'il avait toujours faite sans se poser de question. Avant même la première pelletée de terre soulevée, il entendit son cheval hennir de douleurs! Le cœur lui fit un bond dans la poitrine. Non! Seigneur! Non! Faites que ma bête vive… Il y a trop longtemps que je l'attends, que je l'espère! Ne me l'enlevez pas déjà Seigneur... Ne me l'enlevez pas! Jour et nuit, il prit soin de son malade, oubliant pour un temps, les graines en attente de vivre… Puis, vint le jour où, ayant repris assez de forces, son bel étalon put sortir respirer l'air pur et redevenir le magnifique pur-sang du rêve d'antan enfoui dans le cœur de l'homme. Se promenant à dos d'ami, croupe fraîchement brossée, le paysan se dandine heureux, son compagnon étant sain et sauf. Sur la route, il rencontra son voisin qui lui parla du désastre vécu par les cultivateurs. Ils avaient semé beaucoup trop tôt leurs graines que le gel avait fait pourrir à peine écloses dans leur ébène refuge… Quelle catastrophe!!! Il n'y a plus de sous pour racheter de nouvelles semences… À moins que le fermier… dans sa grande bonté… L'homme réalisant que la maladie de son cheval venait de sauver sa récolte, tout à sa joie, voulut bien partager avec tous ses embryons séchés porteurs de vie, qui, ensemencés dans plus de lopins de terre et entretenus par plus de mains permirent à tous les gens du Mont St-Hilaire de se nourrir jusqu'au printemps suivant. Voilà! Le destin de l'homme et du pur-sang était dorénavant scellé. L'homme croyait au destin. Pour lui, tout était aussi clairement écrit que les lignes d'une main. Même la plus menue et la plus douce qui soit ! Il regarda attentivement son cheval et comprit ce qui se cachait au fin fond de ce si pénétrant regard. Le quadrupède possédait un don. Un don qui permettait de faire pousser la vie. Son cheval avait été doté d'une qualité exceptionnelle. Il le savait, le pressentait… le ressentait… Son ami aux yeux si magnifiques avait un pouvoir unique… Il avait un don de prémonition. L'année suivante, lorsque le paysan voulut semer, il observa son compagnon du bonheur. Il semblait se porter fort bien, mais ne voulait pas sortir de son enclos! Le travailleur comprit… l'étalon le tenait occupé afin qu'il ne fasse pas la même erreur que les gens du village avaient faite, l'erreur de semer trop tôt sa pitance… Il suivit donc son instinct en écoutant la petite voix qui lui dictait l'attente… Et le jour où son compagnon de fortune voulut bien prendre l'air, il savait que c'était le temps idéal pour procéder. Il se mit donc à la tâche sous l'œil vif de sa bête qui lui prouva une fois de plus son don de voyance… Les années subséquentes, le cheval continuait ses prédictions. À la fin de chaque printemps, il ne sortait que le jour où il était certain que son maître pouvait planter ses graines. Les preuves du don exceptionnel du cheval s'accumulant, l'histoire devint publique. Presque tous attendaient donc de voir le cheval sortir de son enclos avant d'entreprendre tout travail de la terre… Pendant près de 25 ans, l'histoire se répéta : Le cheval refusait de sortir s'il pressentait que son maître était pour faire l'erreur de semer trop tôt. Sans se tromper une seule fois, la bête lui indiquait toujours le moment propice pour ensemencer ses terres ce qui lui évita de grandes pertes non seulement à lui, mais à tous les habitants du Mont-Saint-Hilaire qui croyaient à son don! Le cheval blanc était aimé de tous ! Dès leur plus jeune âge, les gens étaient impressionnés lorsqu'ils avaient le bonheur de le croiser. Une fable surgit même du vivant de l'animal… Si les cultivateurs obtenaient une super récolte ils pensaient toujours que c'était à cause de Eau blanche. Ils disaient : " Seulement l'Eau blanche peut donner de telles récoltes! " Les étrangers étaient intrigués d'apprendre qu'une mystérieuse eau blanche faisait des miracles à Mont-Saint-Hilaire… Mais lorsque les plus curieux posaient la question, ils obtenaient comme réponse qu'il s'agissait en fait d'Eau Blanche, un pur-sang au don de prémonition… Un jour, le malheur frappa. Le cheval tomba malade… Mais cette fois, ce n'était pas la fin du printemps, mais le milieu de l'automne. Les gens du village s'inquiétèrent. "Il faut que notre Eau blanche survive, disaient-ils, si nous voulons encore de spectaculaires récoltes!". Mais les Voix divines restèrent de glace… Malgré la prière des cultivateurs du Mont St-Hilaire, malgré les soins extrêmes donnés par son maître, le pur-sang n'en pouvant plus, rendit son dernier souffle… Son vieux corps était trop fatigué… Il n'avait, semble-t-il, plus rien à offrir. Le cœur déchiré, le paysan lui permit de le quitter. Après quoi, il se coucha par-dessus le vieux corps éteint dont la magnifique robe blanche avait soudainement jauni… Se remémorant toutes ces belles années, les yeux plein d'eau, il réalisa que son compagnon n'était plus… Il fallait l'annoncer à la famille. Il fallait le dire aux gens du village qui l'aimaient tant. Il fallait se convaincre lui-même de cette fin longtemps crainte… Il promit au pur-sang de le rendre à la montagne… Alors, aidé des hommes du village, le paysan permit à Eau blanche de retourner dormir pour toujours derrière la magnifique source d'eau dans le versant de la montagne… Ils lui installèrent la tête tournée vers la source, là où les regards de l'homme et de la bête s'étaient croisés pour la première fois… Les villageois de Mont-Saint-Hilaire, respectant la peine de l'accompagnateur vers l'éternité, partirent silencieusement, laissant l'ami esseulé. Il laissa couler un peu de sa peine dans l'eau à ses pieds… Quand il tourna finalement le dos à la source pour redescendre de la montagne, il n'aperçut pas le spectacle qui se passait dans son dos… Une vive lumière blanche apparut! Elle sortait du sol sous la majestueuse source. La luminosité monta en volute. Des étincelles surgirent de toutes parts. L'âme de Eau blanche retournait au lieu de sa naissance à l'endroit même où l'homme perdit connaissance près de 30 ans auparavant… Ce que les gens ne savaient pas, c'est que le don de divination d'Eau blanche lui venait de l'eau qui coulait de la montagne… À chaque dégel, Eau blanche, pour n'être que l'âme de la source, vivait et ressentait le temps clément ou non lorsque venait le temps des semences… Chaque printemps, la montagne laissait alors sortir l'âme de Eau blanche et c'est par la source même qu'elle voyageait… L'homme, aura été le premier et le seul à apercevoir l'âme de Eau blanche. L'union aura été instantanée. La force mystique s'étant subitement changée en ce qu'avait de plus cher comme rêve le paysan… Le printemps suivant la mort d'Eau blanche, tout le village du Mont-Saint-Hilaire demeurait très endeuillé… Leur peine était encore plus grande, car ils craignaient de revivre le désastre survenu 30 ans plus tôt. La crainte leur mordit les entrailles lorsque venut finalement le temps des semailles… Le maître abandonné par l'animal qu'il avait le plus aimé, se mit un jour à pleurer sans fin, quand soudain… au-travers ses larmes, il perdit d'emblée le contrôle de ses propres yeux une deuxième fois… Il aperçut dans le flanc de la montagne ce qu'il croyait être… la silhouette d'un cheval blanc de glace! Ses jambes s'alanguirent à nouveau, son cœur battit la chamade une seconde fois… Il se croyait encore et encore dans son rêve fou. Son gros cœur de paysan se déchira aussi fort que la première fois tant l'espoir lui faisait mal… Cet espoir de voir ressurgir sous ses yeux son cheval blanc… Mais la vision restait de glace. Le cheval froid demeurait sans vie… Même s'il était presque aussi magnifique que l'étalon d'autrefois… L'homme, n'en pouvant plus, partit à la montagne faire un court pèlerinage… Espérant calmer sa souffrance, il se rendit là où dormait pour toujours Eau blanche… Rendu sur les lieux, il constata que toutes les magnifiques sources coulaient encore. Toutes… sauf une! Celle-là même où il vit pour la première fois les yeux hypnotisants de son compagnon des dernières années… À la place, se trouvait une spectaculaire vision : l'amoncellement de glace était si épais, qu'il semblait dessiner rien de moins qu'un cheval… L'homme comprit enfin! Eau blanche, né de la source, continuait de l'avertir du moment propice aux semences… Son cœur se gonfla de joie. Malgré son âge avancé, il redescendit la montagne aux pas de course. Il chantait, riait, pleurait… Il alla directement au village raconter ce qu'il venait de voir. Et les gens… n'ont pas ri. Dans un fol espoir, ils ont cru eux aussi au retour d'Eau blanche… Ils ont eu raison… Car chaque année depuis ce jour, ils attendent de voir apparaître le cheval de glace à l'ubac de la montagne. Signal qu'il faut commencer à préparer les outils, acheter les graines. Après quoi, ils attendent que le printemps l'efface de leur vue en le laissant fondre doucement avant de débuter leur travail de la terre. Après des centaines et des centaines d'années, Eau blanche continue si fortement de nourrir l'imagination des gens du Mont-Saint-Hilaire, que cette histoire s'inscrit aujourd'hui dans la légende… Les habitants de la plaine attendent avec joie la venue du cheval de glace. Chaque année, c'est un pur bonheur de le voir surgir de la source et quand il disparaît, c'est le signe que le temps est propice à la semence… |
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